L'industrie du pétrole sommée de verdir

May 28, 2021

Sous la pression grandissante de leurs consommateurs, actionnaires et employés, les dirigeants d’entreprise ne peuvent plus passer à côté des problématiques RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises). L’industrie du pétrole faisait déjà partie des secteurs les plus scrutés en la matière, étant donné l’ampleur de son impact sur l’environnement, mais voilà qu’en quelques jours, trois mastodontes de l’or noir ont été rappelés à l’ordre. Message aux PDGs de groupes pétroliers : si les discours ne sont pas suivis d’actes, la sanction est réelle, et depuis peu, tangible !

Shell perd un procès historique et doit accélérer sa transition écologique

Un verdict qui fait date

Le 26 mai 2021, la juge Larisa Alwin de la cour de La Haye a rendu un verdict qui marquera sans doute l’histoire de l’activisme écologique. Elle a imposé à la Royal Dutch Shell, un des “supermajors” de l’industrie du pétrole, de réduire son empreinte carbone de 45% (par rapport à 2019) avant 2030. La sentence est lourde, et le délai est court.

Shell, la 9ème plus grosse entreprise émettrice de gaz à effet de serre au monde, était pourtant consciente du problème. Après avoir initialement déclaré que les objectifs de l’Accord de Paris étaient inatteignables, elle avait tout de même publié un plan de réduction d’émissions de CO2. Ce dernier engageait la compagnie à un effort de -20% (par rapport à ses émissions de 2016) avant 2030. Insuffisant pour les activistes.

Les Droits de l’Homme bafoués ?

L’angle juridique du procès nous semble intéressant. Plutôt que de réclamer des dommages et intérêts pour des actes polluants que Shell aurait pu commettre dans le passé, une poignée d’associations, dont Milieudefensie (la branche néerlandaise de Friends of the Earth) et Greenpeace, rejoints par plus de dix-sept mille demandeurs individuels ont invoqué les Droits de l’Homme pour attaquer le géant. 

Le raisonnement est le suivant : en refusant de changer son modèle d’affaires, et de réduire l’importance de ses branches pétrole et gaz, au profit des énergies renouvelables, Shell met délibérément en danger les générations actuelles et futures. En termes juridiques, elle ne respecte notamment pas la norme de prudence requise par le Code Civil néerlandais, ni (entre autres) l’article 2 de la Convention européenne des Droits de l’Homme.

Dit autrement : plutôt que de pointer du doigt les méfaits du passé, les associations ont attaqué le refus de changer le futur. Il ne restait plus qu’à démontrer la viabilité économique des modèles d’affaires alternatifs. 

Réduire l’empreinte carbone : un devoir civique

Exercice clairement réussi au yeux du juge, qui a estimé que le groupe “doit faire plus que d’observer l’évolution de la société et être en accord avec les réglementations dans les pays où elle opère.” En occurrence, bien qu’elle ne “puisse pas résoudre le problème planétaire toute seule”, cela ne l’absolvait pas de sa responsabilité de réduire les émissions “qu’elle contrôle et pourrait influencer”. 

Shell fera appel du verdict, mais le précédent juridique est maintenant établi, et pourrait favoriser d’autres affaires juridiques de ce type.

Les activistes écologiques entrent au conseil de surveillance d’Exxon

Un petit actionnaire pousse pour une stratégie énergie propre

De l’autre côté de l’Atlantique, et quasiment au même moment, se tenait l’assemblée générale d’ExxonMobil, un autre géant pétrolier. Alors que cette “AG” sert le plus souvent à présenter les résultats financiers, elle a été cette année bousculée par un petit actionnaire.

Cela faisait des mois qu’un petit fonds d’investissement, Engine No 1, avait publiquement suggéré au management d’Exxon de miser sur l'accélération de la transition énergétique. En clair, la stratégie d’Exxon devait pivoter, et viser l’énergie propre.

Engine No 1 n’a investi que 54 millions de dollars dans Exxon, dont la capitalisation boursière dépasse les 248 milliards de dollars. La direction de la société pétrolière n’a donc nullement besoin, ni envie, d’écouter ce “petit porteur”. Sauf qu’Engine No 1 a su se faire entendre par d’autres actionnaires bien plus gros, et qui prennent le train en marche. Le boule de neige grossit.

Une recomposition du Conseil de Surveillance est votée, contre la recommandation de la direction

Chose rare dans le monde traditionnel des assemblées générales des grands groupes cotées, Engine No 1 réussit à faire ajouter une résolution proposant un renouvellement de plusieurs membres du Conseil de Surveillance d’Exxon. La direction de la société recommande de voter contre. Elle use de toutes les tactiques possibles pour éviter son adoption, allant jusqu'à introduire une pause impromptue de plus d'une heure durant l'AG pour influer le vote. Malgré cette résistance du management, la résolution est adoptée par les actionnaires.

Les conséquences sont immédiates. Au moins deux des quatre experts des sujets énergétiques, proposés par le fonds d’investissement, rejoindront le Comité de Surveillance d’Exxon. Rien de tel pour donner des sueurs froides aux autres cadres dirigeants. Le PDG lui-même, annonce qu’il a “entendu le désir des actionnaires d’accélérer le changement” et qu’il s’estime “bien positionné pour y répondre.

Réaction similaire du PDG un Chevron, un autre “supermajor”, après que ses actionnaires aient approuvé une résolution exigeant la réduction significative des volumes d’émission de gaz à effet de serre. Il a promis de “soigneusement considérer” ce résultat révolutionnaire.

Notez que les investisseurs activistes comme Engine No 1 visent avant tout la rentabilité financière pour leurs épargnants. Leurs efforts considérables sont stimulés par l'avidité. Ils sont simplement convaincus que pour maximiser le retour sur leurs investissements, Exxon doit rapidement changer de stratégie. Dans les mots de Charlie Penner, le représentant d'Engine No 1 en charge du dossier, "Ce que nous disons [à Exxon] est : planifiez pour un monde où celui-ci n'aura peut-être plus besoin de vos barils de pétrole."

L’investissement peut être un véritable vecteur de changement 

Chez Cashbee, nous croyons énormément à l’investissement responsable, et à sa capacité à insuffler du changement “par le bas”. Contrairement à une idée reçue, on peut tout à fait aligner ses propres intérêts financiers et extra-financiers avec ceux de la planète.

Dans le monde des produits d’investissement responsable, deux camps existent.

D’un côté se situent ceux qui procèdent par exclusion et qui n’investissent que dans les secteurs éco-responsables. Ces investisseurs se tiennent délibérément à l’écart de toute industrie polluante comme le transport aérien, extraction minière ou les énergies fossiles. Seul inconvénient à cette stratégie : en ne mettant leurs œufs que dans quelques paniers verts, ils limitent de facto la diversification possible de leur portefeuilles.

Et puis il y a ceux qui procèdent par sélection, et qui favorisent, au sein de toutes les industries (même polluantes), les acteurs les plus engagés et désireux de contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique. Leur logique est triple.

  1. En investissant dans les champions de la responsabilité dans chaque secteur économique, on donne du sens à son épargne tout en maximisant la diversification ses placements et les chances d’atteindre le meilleur rendement financier ;
  2. En tant qu’actionnaire, on a la possibilité de faire entendre sa voix, et de stimuler le changement “de l’intérieur” ;
  3. En ce faisant, l'impact de son effort sera bien plus important, car il contribue à faire diminuer les émissions des grands pollueurs, plutôt que de soutenir les efforts de ceux qui sont déjà vertueux dans leurs façons d'opérer.

Les deux derniers arguments semblaient toujours plus théoriques que pratiques. Comment voulez-vous qu’un petit porteur puisse forcer le changement dans ces énormes sociétés cotées ? Les succès incontestables des activistes dans l'industrie du pétrole soulignent que c'est compliqué et chronophage, mais pas impossible !

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