Leçon 6 : Démystifier la peur du risque
Le risque a mauvaise réputation, et c'est (souvent) injuste
Demandez à n'importe qui ce qu'il pense du risque en matière d'argent, et vous obtiendrez presque toujours la même réponse : "Non merci, je préfère être prudent." C'est humain. Personne n'aime l'idée de perdre de l'argent gagné grâce à des efforts considérables.
Pourtant, voici un paradoxe que peu d'épargnants ont vraiment intégré : fuir le risque à tout prix, c'est aussi prendre un risque. C’est contre-intuitif mais en ne prenant aucun risque et en privilégiant donc uniquement des placements sûrs, vous prenez le risque de voir votre épargne perdre de la valeur en silence, année après année, sous l'effet de l'inflation. Vous prenez également le risque - de façon consciente ou non - de passer à côté de rendements beaucoup plus importants que celui généré sur le Livret A ou le livret d’épargne bancaire traditionnel. C’est ce qu’on appelle le coût d’opportunité.
Alors, parlons-en franchement. Qu'est-ce que le risque ? Pourquoi le percevons-nous souvent de façon déformée ? Et comment apprendre à l'apprivoiser plutôt qu'à le fuir ?
Ce que notre cerveau fait du risque (spoiler : il exagère)
Notre rapport au risque est profondément irrationnel, et c’est biologique. Des chercheurs en économie comportementale, dont les célèbres Daniel Kahneman et Amos Tversky, ont montré que nous ressentons la douleur d'une perte environ deux fois plus intensément que le plaisir d'un gain équivalent. Perdre 100 € fait psychologiquement deux fois "plus mal" que gagner 100 € ne fait de bien.
Conséquence directe : nous avons tendance à surestimer la probabilité de perdre, et à sous-estimer notre capacité à nous en remettre. Ce biais cognitif ,qu'on appelle l'aversion à la perte, nous pousse à prendre des décisions financières sous-optimales, par peur d'un scénario catastrophe qui, statistiquement, est bien moins probable qu'on ne l'imagine. Découvrez notre vidéo sur le sujet pour plus de détails.
C'est pourquoi il est utile de distinguer deux notions qui se confondent souvent dans notre tête : le risque perçu (ce que l'on croit risqué) et le risque réel (ce qui est objectivement risqué). Ces deux choses ne coïncident presque jamais parfaitement.
Risque perçu vs risque réel : un écart souvent conséquent
Prenons un exemple parlant. Beaucoup d'épargnants considèrent qu'investir en Bourse est "très risqué" et que laisser leur argent sur un Livret A est "sans risque". Cette perception est compréhensible, mais elle mérite d'être nuancée sérieusement.
Ce que l'on voit avec la Bourse, c'est la volatilité : les cours montent, descendent, parfois brusquement. Un krach comme celui de mars 2020 (−35 % en quelques semaines sur le S&P 500, l’indice phare de la bourse de New York) reste gravé dans les mémoires. La perte potentielle est visible, concrète, presque douloureuse à regarder. Mais en quelques semaines, la baisse avait été compensée entièrement par un rebond tout aussi impressionnant. Un investisseur qui aurait investi juste avant le krach et gardé son sang froid et aujourd’hui presque doublé sa mise.
Ce que l'on ne voit pas avec le Livret A, c'est l'érosion silencieuse de l'inflation. Si votre Livret A rapporte 3 % par an mais que l'inflation est à 4 %, votre pouvoir d'achat recule de 1 % chaque année. Vous avez l'impression de faire des économies, mais en termes réels, vous vous appauvrissez légèrement, sans que personne ne vous envoie de notification pour vous le signaler.
Sur 20 ans, cet écart de 1 % par an n'est pas anodin. 10 000 € laissés sur un placement dont le rendement réel est −1 % par an valent, en pouvoir d'achat, environ 8 200 € après deux décennies. Le risque était là, il était juste invisible.
Le rendement, c'est la rémunération du risque
En finance, il existe une relation fondamentale que l'on appelle le couple rendement/risque : plus un investissement est risqué, plus il doit viser un rendement élevé pour que des investisseurs acceptent d'y mettre leur argent. C'est une logique de compensation.
Personne n'investirait dans une action d'entreprise, dont la valeur peut fluctuer significativement, si elle ne promettait pas un rendement espéré supérieur à celui d'un placement garanti. Le risque n'est donc pas une anomalie à éviter absolument : c'est le prix à payer pour accéder à des rendements supérieurs.
Concrètement, voici ce que l'histoire nous enseigne sur le long terme. Un portefeuille diversifié d'actions mondiales (comme le MSCI World) a historiquement délivré un rendement annuel moyen d'environ 7 à 9 % par an sur des horizons de 15 à 20 ans, dividendes réinvestis, même en incluant des crises majeures comme 2001, 2008 ou 2020. Un fonds en euros d'assurance-vie tourne aujourd'hui autour de 2,7 % en moyenne. Un Livret A, autour de 1,5 %, à peine au-dessus de l'inflation actuellement..
La différence peut sembler modeste d'une année sur l'autre. Mais rappelez-vous l'effet des intérêts composés vu dans l'article précédent : sur 25 ans, 10 000 € placés à 3 % s’apprécient pour atteindre environ 21 000 €. Sur la même période, un placement à 8% se transforment en 57 000 € à 8 %. L'écart est colossal, et il est entièrement expliqué par le fait d'avoir accepté un niveau de risque supérieur.
Le risque diminue avec le temps : la notion d'horizon de placement
Voici peut-être l'idée la plus contre-intuitive, et la plus libératrice de cet article : le risque d'un investissement en actions diminue considérablement lorsqu'on allonge la durée de détention.
Regardons les chiffres. Sur n'importe quelle période d'un an choisie au hasard dans l'histoire des marchés actions, la probabilité d'être en perte à la fin de cette année est d'environ 25 à 30 %. Ce n'est pas négligeable. En revanche, sur une période de 10 ans, cette probabilité tombe à moins de 10 %. Et sur 20 ans, elle se rapproche de zéro sur les marchés développés.
Autrement dit, le risque réel d'un investissement en actions, bien diversifiées, détenu pendant 20 ans est objectivement faible, même si le risque perçu, lui, reste élevé à cause des turbulences visibles chemin faisant. C'est ce décalage entre le ressenti (très risqué) et la réalité statistique (risque maîtrisable sur le long terme) qui piège tant d'épargnants.
À retenir : Ce n'est pas le risque en lui-même qui est dangereux, c'est le risque mal calibré par rapport à votre horizon de temps et à votre situation personnelle.
Apprivoiser le risque plutôt que le fuir : trois principes simples
Accepter une part de risque ne veut pas dire jouer à la roulette avec ses économies. Il existe des façons concrètes de rendre ce risque gérable, voire confortable.
Le premier principe est la diversification. Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, c'est l'une des rares stratégies qui réduit le risque sans réduire le rendement espéré. Répartir son épargne sur différentes classes d'actifs (actions, obligations, immobilier…), différentes zones géographiques et différents secteurs permet d'amortir les chocs.
Le deuxième principe est l'adéquation avec votre horizon. Si vous n'avez pas besoin de cet argent avant 15 ans, vous pouvez vous permettre une allocation plus dynamique et encaisser les fluctuations à court terme sans panique. Si votre horizon est de 2 ans, c'est une tout autre histoire, et votre profil de risque devrait être bien plus prudent.
Le troisième principe est l'investissement progressif et régulier. En investissant chaque mois une somme fixe plutôt qu'un gros capital d'un coup, vous lissez automatiquement votre prix d'entrée dans le temps. Vous achetez parfois quand les marchés sont hauts, parfois quand ils sont bas et la moyenne joue en votre faveur. Cette technique, appelée le DCA (Dollar Cost Averaging) ou investissement programmé, est particulièrement efficace pour réduire le risque de mauvais timing.
Ce qu'il faut retenir
Le risque n'est pas votre ennemi, il est votre levier. Fuir tout risque, c'est souvent choisir le risque invisible de l'inflation et du rendement insuffisant. Accepter le bon niveau de risque, adapté à votre horizon et à votre situation, c'est ce qui permet à votre épargne de croître vraiment sur le long terme. La clé, ce n'est pas d'éliminer le risque, c'est de le comprendre, de le calibrer, et de le faire travailler pour vous.





